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Vie et actualité de la Paroisse Saint-Georges de Lyon (69005)

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L’enlisement de l’Espérance et de l’Amour dans l’indolence du cœur

 

Considérons cette Tradition dans le miroir de la pensée de Thomas d’Aquin qui a recueilli de façon magistrale l’héritage de l’Antiquité et des Pères pour en faire la synthèse. D'après lui, il faut chercher la racine du désespoir dans la soi-disant « acedia », que nous traduisons habituellement, faute de mieux, par « indolence » (Trägheit) - de toute façon, la signification en est beaucoup plus profonde que la simple paresse entendue comme manque d'envie de faire quelque chose. D'après Thomas, cette indolence métaphysique est identique à la « tristesse de ce monde » dont saint Paul dit qu'elle conduit à la mort (2 Co 7, 10). Qu'en est-il de cette mystérieuse tristesse de ce monde? Il n'y a pas très longtemps, ce mot pouvait nous paraître obscur, voire irréel, car on avait l'impression que les enfants de ce monde étaient beaucoup plus joyeux que les croyants, eux-mêmes tourmentés par des scrupules de conscience qui les empêchaient de jouir allégrement de l'existence, et regardant avec un peu d'envie les incroyants qui habitaient apparemment sans angoisses et sans hésitations le jardin paradisiaque de la félicité terrestre. La désertion massive de l'Église tenait justement à ce que les gens voulaient être enfin délivrés de ces pénibles limites qui semblaient leur interdire non pas seulement un arbre du jardin, mais à peu près tous les arbres... On avait l'impression que seule l'incroyance pouvait libérer et conduire à la .joie. A de nombreux chrétiens des temps modernes, le joug du Christ ne paraissait pas du tout « léger » ; ils le trouvaient même beaucoup trop lourd, du moins tel que l'Église le leur présentait.

Maintenant que l'on a pleinement savouré les promesses de la liberté illimitée, nous commençons à comprendre à nouveau l'expression « tristesse de ce monde ». Les plaisirs interdits perdirent leur attrait dès l'instant où ils ne furent plus interdits. Même poussés à l'extrême et indéfiniment renouvelés, i1s semblent fades, parce qu'ils sont tous finis et qu'il y a en nous une faim d'infini. Aussi voyons-nous aujourd'hui précisément dans le visage des jeunes gens une étrange amertume, une résignation qui est bien loin de l'élan du départ juvénile dans l'inconnu. La racine la plus profonde de cette tristesse, c'est l'absence d'une grande espérance et l'inaccessibilité du grand Amour : tout ce que l'on peut espérer est connu, et tous les amours sont l'objet d'une déception due à la finitude d'un monde où les formidables succédanés ne sont que le piètre masque d'un désespoir abyssal. Et ainsi se concrétise chaque fois davantage la vérité que la tristesse du monde conduit à la mort : seul le flirt avec la mort, le jeu cruel de la violence est suffisamment excitant pour créer un semblant de satisfaction. « Si tu manges de cela, tu mourras » : depuis longtemps ce n'est plus une phrase mythologique (Gn 3, 17).

Après cette première approche de l'essence de la « tristesse de ce monde » ou encore de l'indolence métaphysique (acedia), regardons d'un peu plus près sa physionomie. L'anthropologie chrétienne tradition-nelle dit qu'une telle tristesse provient d'un manque de magnanimité (magnanimitas), de l'incapacité de croire à la grandeur de la vocation humaine qui nous est destinée par Dieu. L'homme n'a pas le courage d'atteindre sa véritable grandeur; il veut être «plus réaliste». L'indolence métaphysique serait par conséquent identique à la pseudo-humilité qui est devenue si fréquente aujourd'hui : l'homme ne veut pas croire que Dieu s'occupe de lui, le connaisse, l'aime, le regarde, soit à côté de lui.

I1 existe de nos jours une curieuse haine de l'homme contre sa propre grandeur. L'homme se considère comme l'ennemi de la vie et de l'équilibre de la création, comme le grand trouble-fête de la nature qui ferait mieux de ne pas exister, comme la créature manquée. Sa délivrance, et celle du monde, consisterait donc à se dissoudre lui-même, à éliminer l'esprit, à faire disparaître la spécificité de l'humain, pour que la nature retrouve son inconsciente perfection dans son rythme et sa sagesse propres, dans le cycle de la mort et du devenir

Joseph, Cardinal RATZINGER Regarder le Christ, éditions Fayard

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