Vie et actualité de la Paroisse Saint-Georges de Lyon (69005)
La question peut paraître presque grossière. Qui donc oserait remettre en cause cette pratique ecclésiale, héritée même de l’Ancien Testament ? Sans la rejeter tout à fait, le risque existe néanmoins de la dénaturer. Exemple : « La prière : passe encore, mais aujourd’hui, le rythme de la vie ne permet plus de prier comme nos Anciens. Je me contente d’offrir mon travail comme une prière et de dire quelques mots au Seigneur avant de me coucher. C’est bien suffisant ! ». Est-ce bien sûr ? La difficulté réelle à libérer du temps pour la prière ne nous dispense pas de cet effort nécessaire.
Tant de négligences pendant l’année peuvent être réparées pendant le temps du carême, qui devient l’occasion de prendre de nouvelles et bonnes habitudes de piété, à la hauteur de ce que Dieu peut bien attendre de ses enfants. Il nous donne chaque jour 96 quarts d’heure. Si on lui en consacre un (c’est peu !), il nous en reste encore 95. Si on Lui en consacre deux (c’est bien, mais cela n’a rien d’extraordinaire), il nous en reste 94.
Bien des chrétiens fervents, vivant dans le même monde que vous et moi, mettent la messe et/ou la méditation quotidiennes dans leurs priorités. Ce n’est pas une fuite du monde ou du devoir d’état, c’est un choix mûri et exigeant, qui impose effectivement des sacrifices. Mais quel gain en contrepartie ! « Pour l’amour du Christ Jésus mon Seigneur, j'ai voulu tout perdre, regardant toutes choses comme de la balayure, afin de gagner le Christ » (Phil. 3,8).
Que de trésors jusque là insoupçonnés se dévoilent au fur et à mesure à celui qui cherche Dieu dans une prière prolongée, silencieuse et persévérante. « Nous méditons pour recueillir l'amour de Dieu, mais l'ayant recueilli, nous contemplons Dieu et sommes attentifs à sa bonté pour la suavité que l'amour nous y fait trouver. Le désir d'obtenir l'amour divin nous fait méditer, mais l'amour obtenu nous fait contempler; car l'amour nous fait trouver une suavité si agréable en la chose aimée, que nous ne pouvons assouvir nos esprits de la voir et considérer » (S. François de Sales, Traité de l’Amour de Dieu, L. VI, chap. III). Quelle merveille !
Il est vrai que si on se compare toujours avec ceux qui en font moins que soi, on se donne facilement bonne conscience. Mais pourquoi ne pas se comparer avec ceux qui en font plus, sans chercher à les dénigrer, sans se trouver toujours de bonnes excuses ?
Au jour du Jugement, que voudrions-nous avoir fait pour le Seigneur, Lui qui est notre fin dernière ? Faisons-le dès à présent ! Nous n’avons pas été créés pour amasser des biens ou des titres de gloire, mais pour connaître, aimer et servir Dieu, pour découvrir notre vocation d’enfants de Dieu et vivre d’une façon qui lui soit conforme.
Si nous ne savons pas prier, il est encore temps d’apprendre ! Et c’est d’abord en priant que l’on apprend à prier. Aidons-nous de notre missel, d’un psautier ou de quelque livre de prières, passons quelques instants silencieusement au pied du tabernacle. Allons adorer le Saint-Sacrement exposé… Il nous attend ! Tous ces conseils ne sont pas nouveaux, mais je profite de l’occasion pour les rappeler.
Passons au jeûne : dans son message pour le carême de l'an dernier, le Pape Benoît XVI s’y arrêtait longuement. Je me contenterai donc de quelques remarques. Que n’a-t-on pas entendu comme sottises sur le jeûne du carême ? « Au Moyen-Age, le jeûne permettait aux seigneurs qui faisaient trop bonne chère pendant l’année de perdre quelques kilos, mais aujourd’hui… » et autres sornettes. Sans doute, le jeûne n’a pas la même importance que la prière, mais associé à celle-ci, il en accroît la force1. On les trouve associés dans tout l’Ancien Testament, depuis Moïse et Elie pour préparer ou accompagner leur rencontre avec Dieu, jusqu’à Jean-Baptiste, en passant par Judith, la Prophétesse Anne et bien d’autres.2 Le Christ nous a Lui-même donné l’exemple du jeûne au désert, et les Apôtres l’imiteront après son retour vers le Père 3. L'Eglise l’a toujours conservé, notamment durant son carême annuel, même si sa durée et ses dispositions concrètes ont connu des variations à travers les âges. Cela devrait nous suffire pour ne pas le négliger, et comprendre qu’il peut encore avoir un sens pour nous.
Nous avons certes raison de ne pas y voir une fin en soi. Ce n’est qu’un moyen parmi d’autres, mais qui a son rôle à jouer dans le combat spirituel que nous avons à mener, et que nous aurions tort de sous-estimer, en raison de notre nature blessée. Comme tous les autres moyens, il est ordonné à la fin, qui est le cœur et le sommet de la Loi Nouvelle : la charité, amour surnaturel de Dieu et du prochain. Les prophètes eux-mêmes insistaient spécialement sur l'accord nécessaire du jeûne et d'une conduite plus juste et charitable avec le prochain (cf Is 58,3-14).
Une réponse du Seigneur à ceux qui reprochaient à ses disciples de ne pas jeûner comme Jean-Baptiste et ses disciples, peut aussi nous aider à comprendre le sens du jeûne : « Les compagnons de l'époux peuvent-ils mener le deuil tant que l'époux est avec eux? Mais viendront des jours où l'époux leur sera enlevé; et alors ils jeûneront » (Mt 9,15 // Mc 2,20 // Lc 5,35). Jésus se présente ici Lui-même comme l’Epoux. Or l'Époux, d'après les Prophètes ou le Cantique des Cantiques, c'est Dieu lui-même. Bien sûr, par la grâce, nous possédons déjà Dieu (« O Trinité, Vous êtes prisonnière de mon amour » Sainte Thérèse de l’E-J, Poésie Vivre d’Amour), et particulièrement dans la Sainte Communion. Mais tant que nous sommes sur cette terre, nous ne sommes pas encore dans la possession parfaite et inamissible de Dieu. Nous devons toujours rester vigilants, en raison de notre faiblesse. Le jeûne nous maintient dans cette attitude spirituelle de la vigilance, de l’attente, de la préparation amoureuse, en vue de l’union tant attendue avec le Divin Epoux.
Terminons par l’aumône. On parle souvent aujourd’hui de partage ou de solidarité. Peu importe le mot qu’on utilise, pourvu qu’on comprenne que les biens que nous avons, même acquis légitimement et au prix de notre sueur, nous ne devons pas en user égoïstement, comme si les besoins de nos frères, en particulier les plus proches, ne nous concernaient pas. Comment l’amour de Dieu demeurerait-il dans notre cœur, si nous sommes sourds aux plaintes des malheureux que nous pourrions aider ? Il y a de multiples façons de partager notre bien (et notre temps). Sachons être généreux et voir dans celui qui est démuni une image vivante du Christ. « Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire, j'étais un étranger et vous m'avez accueilli, nu et vous m'avez vêtu, malade et vous m'avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir » (Mt 25,35-36). Souvenons-nous des paroles de l’Archange Raphaël à Tobit : « Mieux vaut la prière avec le jeûne, et l'aumône avec la justice, que la richesse avec l'iniquité. Mieux vaut pratiquer l'aumône, que thésauriser de l'or. L'aumône sauve de la mort et elle purifie de tout péché » (Tb 12,8-9).
Enfin, dans notre prière. dans notre jeûne, comme dans nos aumônes soyons simples et humbles (cf (Mt 6,3 ; Mt 6,5-6 ; Mt 6,16-18). Dieu seul est bon ! A Dieu seul est due la gloire ! « Alors Raphaël les prit tous les deux à l'écart, et il leur dit: "Bénissez Dieu, célébrez-le devant tous les vivants, pour le bien qu'il vous a fait. Bénissez et chantez son Nom. Faites connaître à tous les hommes les actions de Dieu comme elles le méritent, et ne vous lassez pas de le remercier. 7 Il convient de garder le secret du roi, tandis qu'il convient de révéler et de publier les oeuvres de Dieu. Remerciez-le dignement. Faites ce qui est bien, et le malheur ne vous atteindra pas » (Tb 12,6-7).
Abbé Hugues de MONTJOYE
1 « Quand à cette espèce de démon, on ne la fait sortir que par la prière et le jeûne » Mt 17,21
2 Ex 34,28; 1 R 19,8; Jdt 8,5-6; Lc 2,37
3 « Or un jour, tandis qu'ils célébraient le culte du Seigneur et jeûnaient, l'Esprit Saint dit: "Mettez-moi donc à part Barnabé et Saul en vue de l'oeuvre à laquelle je les ai appelés." Alors, après avoir jeûné et prié, ils leur imposèrent les mains et les laissèrent à leur mission » Ac 13,2-3